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La plaque de cuivre ou la planche de bois intimident comme la page blanche chez l’écrivain ; peur peut-être plus concrète, palpable : le métal froid au toucher, parfaitement lisse devient un réel miroir pour le graveur qui croise son propre regard ; aussi, quand le burin s’équilibre dans la main pour inciser, inscrire le premier sillon, penser au deuxième, le coeur, la respiration, accélèrent et une moiteur angoissée raconte le frémissement retenu, rendant glissante cette paume qui cale l’outil.

Tout tient à peu de choses dans ces instants, le temps perd sa signification, le silence prend une qualité particulière ; l’infime crissement du burin dans le cuivre devient audible et tout autre son perd de l’importance jusqu’à être de l’autre côté d’une frontière ; à ce moment commence à disparaître cette dangereuse moiteur et, l’outil, fait de bois et de métal, prend vie jusqu’à être le prolongement de la main.

Main qui grave et l’autre qui virevolte sur la plaque pour la faire tourner, minuscule anticipation du sillon qui s’amorce, sorte de danse syncopée des deux mains ; la main de l’outil devenant la main mélodique du pianiste, pendant qu’à contretemps se posent les accords à main gauche.

Le temps s’accumule en dizaines, centaines d’heures pour cette gravure devenue une ciselure, un objet d’autant plus précieux qu’il émerge de ce monde qui semble si particulier ; d’ailleurs la plaque ne se montre pas, elle demeure secrète, comme interdite ; ne pourra en être montré que l’empreinte, témoignage de ce voyage.

La trace s’inscrit sur un support fragile, le papier froissable, si vite déchiré, éphémère, dont la légèreté est analogue à la pirouette verbale de quelqu’un craignant d’en dire trop. Le papier se presse contre la plaque et, humide qu’il est, rencontre le moindre creux pour s’imprégner de l’encre qu’il y trouve, formant l’image à l'endroit de cette estampe nourrie au fil des heures. Cette mise à l’envers de l’envers, endroit ultime, évoque le révélateur du photographe, dans un monde retrouvé, fait des mille bruits d’imprimeur, d’engrenages de presse taille-douce, des odeurs d’encres qui chauffent, de vernis et d’acides volatiles. Odeurs fortes, parfums musqués, lourds, quasi sensuels ; dans cette nouvelle réalité, le papier prend toute son importance et il s’agit bien de savoir le toucher, l’effleurer, le brosser, de savoir l’étaler sur un buvard épais avant de le protéger d’un papier de soie dont on contient l’envol.

J’ai oublié la planche de bois et c’est avouer ma préférence ; difficile de parler de cette surface si chaude qui n’a pas besoin de ma propre chaleur et me la renvoie immédiatement. Cette fibre du bois, ce veinage, ont leur vie, bousculée par la force, la violence des gestes, le bruit du maillet qui frappe le ciseau et la gouge. Le relief recevra l’encre, lui seul sera nettement épargné ; les parties plus fines, fragiles, obligent à des arabesques de la lame pour composer avec le sens du bois. Il n’y a plus de virtualité du miroir cuivré mais la présence mate du noyer ou de l’orme ; il s’agit dès lors d’inscrire juste ce qu’il faut, pas plus, laisser ce bois se raconter dans sa force, sa résistance au vent, à la pluie. La tension d’une gravure sur bois est un équilibre entre la nature du bois et la blancheur d’un papier pressé contre lui.

Le papier s’évapore ensuite, l’encre aussi, perdant ses solvants ; une petite, très petite respiration, multipliée par le nombre d’exemplaires tirés, abandonne une légère odeur pendant quelques jours.

 

 

 

 


midi passé - 2009 - ---
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